Je me sens si fatigué. Je ne veux rien faire. Je ne veux même pas dormir. Je ne veux rien. Que pensais-je quand j’y suis allé ? Pensais-je peut-être qu’elle allait réagir en se jetant dans mes bras, ou en s’élançant sur mes lèvres ? Quelle merde pensais-je ? Que diable attendais-je qu’il m’arrive ? Il est trop tard ; il fait la nuit déjà et elle ne peut même pas sortir de son appartement. Elle est bannie de descendre les escaliers pour aller me voir à la porte du bâtiment ; elle est bannie de quitter la maison après huit heures. Et il était presque neuf heures. Oui, mais bien sûr qu’elle descendra et mettra tout le temps nécessaire pour m’écouter…
Durant ma petite marche vers son appartement, je revois dans ma tête ce que je veux lui dire. Je serai à la porte, et quand elle descendra me voir, je ferai un geste de silence et je lui lirai :
« Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d’amour tchèque la plus émouvante : stýská se mi po tobě : j’ai nostalgie de toi. Et puis je ralentis mes paroles : je ne peux supporter la douleur de ton absence. » C’est un extrait du deuxième chapitre de L’ignorance de Kundera, un livre dont je lui ai beaucoup parlé, qui s'occupe de la nostalgie, ce sentiment si important dans ma vie et dans la sienne.
Puis, je dirai qu’en mars 1995 il y a eu une nouvelle très controversée. Un astéroïde était sur le point d’entrer en collision avec la Terre. Quand les scientifiques chez la NASA l’ont découvert, il était déjà trop tard pour y faire quelque chose. Évidemment, l’astéroïde n’a pas heurté la Terre grâce à un détour qui l’a fait passer entre notre planète et la Lune. La nouvelle ne fut donnée qu’au lendemain, pour ne pas porter de la panique mondiale. Alors, je dis : « Ça me fait penser à la fragilité de nos vies, et le dommage que ça serait de mourir sans te dire ce que je suis venu te dire maintenant. »
J’arrive à l’avenue qui sépare la partie du quartier qu’elle habite de celle que j’habite. Le feu s’arrête en rouge et moi, j’attends. Je regarde l’ampoule en attente, peureux de la voir devenir verte. Alors, ce que je crains arrive et je me vois obligé de traverser.
Les rues sont vides et noires, et en m’y dirigeant je me mets dans la gueule du loup. Mais ça ne dure pas trop, car je suis tout de suite à la porte du bâtiment. Je me demande ce que je fais là, et ce que j’attends de cette visite. Je reste là-bas pour cinq minutes, toujours nerveux. Puis, je pose mon doigt sur le bouton de la sonnette, mais j’attends une minute avant de l’appuyer.
Sa mère répond. Elle s’entend méfiante, en outre.
« Bonsoir. Excusez-moi, est-ce que Mariela est là ?, demande-je en bulgare.
⎯Bonsoir, Emo. Oui, elle est là. Pour quoi faire ?, me répond-elle en espagnol. Elle ne répond même pas dans sa langue maternelle, dans laquelle je lui ai parlé, mais dans la mienne, pour que sa suspicion me soit bien claire. J’hésite. Je ne sais pas dans quelle langue je dois répondre. Si je réponds en bulgare, je défis la dame qui ne veut pas que la conversation se déroule dans sa langue sacrée. Si je réponds en espagnol, je cède et reste un imbécile soumis.
⎯Pourrais-je parler avec elle un moment, s’il vous plaît ? dis-je donc en espagnol, un peu craignant. Je choisis donc la dernière option. L'imbécile.
⎯Oui, bien sûr » finit-elle en me laissant avec le mot « merci » au bout de la langue.
Puis, j’écoute la voix de Mariela par le parleur. Sa voix.
« Allô, Emo ?, fait-elle.
⎯Salut !, dis-je en bulgare de nouveau. Avec elle, il est possible de parler en espagnol, en bulgare ou en français tout également.
⎯Qu’est-ce qu’il y a ?, se dépêche-t-elle à me demander. La pression de sa mère s’entend dans sa voix. En ce moment, je sais déjà que tout est foutu (mais non, je le savais déjà avant de venir).
⎯Je sais qu’il est très très tard, mais…⎯ et je fais une pause pour penser ce que je suis en train de dire. Trop tard. ⎯… mais pourrais-tu descendre quelques minutes ?
⎯On va pas me laisser.
⎯Oh, d’accord. N’en fais pas. On se voit plus tard, alors.
Elle reste en silence quelques secondes et puis ajoute :
⎯Peux-je t’aider de quelque façon ?
⎯Non, merci. À toute.
⎯Tu en es sûr ?
Elle parle d’une voix préoccupée.
⎯Mais bien sûr. Au revoir. »
Je fais deux pas et j’entends « prends garde de toi » depuis le parleur.
Je suis vraiment très fatigué. Ce n’est pas une métaphore. Je suis physiquement fatigué.
3 février 2007
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